Comment l’histoire d’une reine en exil, d’un milliardaire et d’un pionnier de l’aviation est devenue mon premier livre publié.
Par Marie d'Albarade
J'aime les histoires de femmes, celles qui ont marqué l'Histoire, mais j'aime surtout les raconter.
En 2004, lorsque Jacques Darrigrand, directeur des éditions Atlantica, me propose d'écrire l'histoire du Pavillon Royal, je suis en train d'achever un roman de fiction. Je n'hésite pourtant pas : je mets mon héroïne de côté, sans imaginer que cette décision va m'entraîner dans une aventure qui comptera beaucoup dans mon parcours d'auteure.
Ma famille est amie de longue date avec la famille Latécoère, propriétaire des lieux. J'avais rencontré Jacques Darrigrand à l'occasion de la réédition des livres de mon grand-père, Louis Lefait. Nous échangeons, parlons de cette propriété exceptionnelle dressée face à l'océan, à Bidart, aux portes de Biarritz.
Le projet est lancé.
Je crois partir à la recherche de l'histoire d'une propriété. Je vais découvrir un lieu qui, au fil du temps, n'a cessé de changer de nom, de visage et de destinée : établissement de balnéothérapie devenu ruine, refuge d'une reine en exil, dancing des Années folles, caprice d'un milliardaire, puis passion d'un pionnier de l'aviation.
Avant le Pavillon Royal
À l’origine, rien ne destinait ce lieu à devenir la thébaïde d’une souveraine.
En 1877, le Castel Biarritz est imaginé comme un ambitieux centre de balnéothérapie à Bidart. L'endroit choisi est sauvage, battu par les vents et les tempêtes, mais à la frontière de Biarritz, station déjà très prisée. La Société Anonyme des Bains de Mer y voit une occasion exceptionnelle. Elle achète alors les terrains et, convaincue du succès de l'entreprise, dépense sans compter. Quelques années plus tard, c'est la faillite et les bâtiments inachevés passent de main en main avant de sombrer peu à peu dans l'abandon.


Le Castel Biarritz vers 1885 – Fonds Trubert, Archives départementales des Landes.
Lorsque Nathalie de Serbie arrive à Bidart en 1893, elle découvre cet ensemble démesuré. Conquise par son emplacement, elle l'acquiert et fait démolir la quasi-totalité des constructions. Seule la partie centrale est conservée, remaniée et transformée en une retraite plus intime.


La reine la baptise Sachino, en hommage à son fils bien-aimé, le roi Alexandre de Serbie.
Quelques années plus tard, le destin donnera à ce nom une résonance tragique : en 1903, Alexandre et son épouse Draga Maschine, ancienne dame d'honneur de Nathalie, sont assassinés au palais royal de Belgrade. La disparition brutale de son fils marquera la reine pour le reste de sa vie.
Sur les traces d'une souveraine
C'est cette femme que je vais peu à peu découvrir au fil de mes recherches.


La reine de Serbie vers 1880.
Sachino, résidence de la reine Nathalie de Serbie.
Je commence par les archives. Biarritz, puis Bidart et Bayonne. Les documents d'époque, les photographies, les lettres s'accumulent sur mon bureau.
Aux Archives de Biarritz, je rencontre Monique Beaufils qui, avec patience et passion, me guide sur les traces de cette souveraine. Robert Lamouliatte-Claverie, archiviste au Musée historique de Biarritz, m'accompagne lui aussi dans mes recherches.
Mais les archives ne seront finalement qu'une partie de l'aventure.
Car il y aura surtout les rencontres.
Ferdinand Vivié et son épouse ont connu la reine de Serbie et s'en souviennent. Incroyable coïncidence : monsieur Vivié avait travaillé à la librairie Lefait de mon grand-père, place Clemenceau, à Biarritz.
À Bidart, je fais ensuite la connaissance de Pierre Roger Molères, petit-fils du jardinier et de la femme de chambre de Nathalie.
J'ai vécu alors une succession de bonheurs. Des gens merveilleux m'ont ouvert leur porte, accordé leur confiance et raconté leurs souvenirs.
Ces témoignages, bien plus encore que les documents historiques, m'ont permis d'approcher la personnalité de Nathalie de Serbie. Je découvrais une grande dame, généreuse, aimée de tous, profondément marquée par la souffrance et par la perte de son fils.
Une reine douloureuse, exilée. Évidemment, elle ne pouvait que me toucher.


La reine Nathalie sur les marches de Sachino.
Mais l'histoire de Sachino ne s'arrête pas au destin de Nathalie. Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, la propriété change une nouvelle fois de vocation. Désormais retirée au couvent des Dames de Sion à Paris, la souveraine demande que son palais soit transformé en hôpital militaire pour accueillir des soldats blessés.
Après l'Armistice, Nathalie fait don de Sachino aux Sœurs de Notre-Dame de Sion. Quelques années plus tard, celles-ci vendent la propriété à la Société du Pavillon Royal.
Changement de décor. La guerre a laissé place aux Années folles et Sachino s'apprête à connaître une métamorphose radicale.
Quatre années qui lui donneront son nom et près d’un siècle de postérité
En 1924, Sachino devient le Pavillon Royal, un dancing qui ne tarde pas à devenir l'un des lieux les plus courus de la Côte basque. Le bâtiment sera par la suite considérablement agrandi, notamment par l’adjonction de deux ailes.




Le Pavillon Royal après son agrandissement en 1926.
Soirée au Pavillon Royal en 1927 - Fromenti
On y vient pour danser, se retrouver, assister aux fêtes et aux concours, tout en profitant de cette situation extraordinaire face à l'océan. Le lieu entre dans la vie mondaine de Biarritz et de la Côte basque.
Pourtant, cette parenthèse brillante sera étonnamment courte. Quatre années seulement : de 1924 à 1928. Une existence éphémère qui aura laissé une trace durable.
Près d'un siècle plus tard, la propriété reste, pour beaucoup, le Pavillon Royal. La plage qu'elle domine porte elle aussi ce nom, tout comme le camping voisin. Je crois bien que c'est ce paradoxe qui m'a le plus fascinée au cours de mes recherches : quatre petites années auront suffi pour inscrire le Pavillon Royal dans la mémoire des lieux.
Du milliardaire à l'avionneur
Mais l'histoire réserve encore d'autres surprises.
En 1928 apparaît Alfred Loewenstein, financier belge à la fortune immense, personnage brillant, infatigable et extravagant. Un mois seulement après l’achat du Pavillon Royal, il disparaît en plein vol au-dessus de la Manche dans des circonstances restées mystérieuses. Sa vie et surtout sa mort alimenteront longtemps les conversations et les hypothèses les plus folles.


Alfred Loewenstein à Biarritz, en 1928.
Puis arrive Pierre-Georges Latécoère.
L'homme appartient à un tout autre univers. Industriel et pionnier de l'aviation, il est le fondateur des lignes Latécoère dont naîtront l'Aéropostale et sa légende.


« J’ai refait tous les calculs, notre idée est irréalisable. Il ne nous reste qu’une chose à faire : la réaliser. » P.G. Latécoère.
Il est à son tour conquis par la propriété, qu'il restaure entièrement avant de la rebaptiser Les Ailes, nom qu'elle porte encore aujourd'hui.
Nathalie de Serbie, Alfred Loewenstein, Pierre-Georges Latécoère : une reine en exil, un milliardaire à la destinée romanesque et un avionneur de génie.
Trois personnages que tout semble séparer et qu'un même lieu aura pourtant réunis.
Mais le domaine n'en a pas fini avec les soubresauts de l'Histoire.
En 1940, il est réquisitionné par les Allemands. Heinrich Himmler y séjourne quelques jours et prend ses quartiers dans l'ancienne chambre de Nathalie de Serbie.
Étrange télescopage de l'Histoire dans un palais qui, décidément, en aura traversé bien des pages.
Quand les portes s'ouvrent
Et puis il y eut une rencontre particulière, celle de Marie-Vincente Latécoère, belle-fille de Pierre-Georges. En 2004, l’année même où j’écrivais le livre, elle créa la Fondation Latécoère. Son objectif : perpétuer la mémoire et l'œuvre des pionniers de l'aéronautique, des lignes Latécoère et de l’Aéropostale.
Entre nous s'est immédiatement tissée une véritable amitié. Nos échanges, toujours animés et passionnants, m'ont permis d'aller bien au-delà des documents, des photographies et des archives.
Grâce à elle, j'ai pu redécouvrir avec beaucoup d'émotion le magnifique parc et l'intérieur de la propriété, avec l'océan pour horizon. Les ombres de Nathalie et de Pierre-Georges m'accompagnaient.




Les Ailes en 2004
L'escalier conçu par P.G. Latécoère
Le Pavillon Royal, aujourd'hui Les Ailes, demeure une maison de famille et appartient toujours aux descendants de Pierre-Georges Latécoère.
C'est sans doute aussi ce qui lui confère cette atmosphère si particulière : derrière la grande Histoire subsistent les souvenirs et la fidélité d'une famille à son passé.
Marie-Vincente Latécoère m'avait confié sa volonté de préserver cet héritage :
« Elle restera dans la famille longtemps parce que nous faisons tout pour. Mes trois petits-enfants y sont très heureux. Nous ferons en sorte qu'ils puissent la garder parce que nous serons toujours fidèles à l'histoire de la famille et à l'histoire de notre pays. »
Depuis 2021, son petit-fils Pierre-Elzéar, ingénieur comme son arrière-grand-père, préside la Fondation Latécoère. Aux côtés de sa grand-mère, il poursuit la transmission de cet héritage et de la mémoire de Pierre-Georges.


Marie-Vincente et Pierre-Elzéar Latécoère
Le livre qui a tout commencé
La Belle Histoire du Pavillon Royal est mon premier livre publié. C'était en 2004.
Ce flirt avec l'écriture historique m'a apporté des moments de pur bonheur : le plaisir de chercher, celui de découvrir, mais surtout celui de rencontrer des personnes formidables qui m'ont fait confiance et accompagnée dans cette aventure.
Le temps a passé. De nouveaux éléments sont apparus, d'autres documents ont été retrouvés, des anecdotes et des témoignages sont venus enrichir cette histoire. Il m'a donc semblé naturel de reprendre le livre, de l'actualiser et de lui offrir une nouvelle édition.
Plus de vingt ans après le début de mes recherches, le Pavillon Royal n'a décidément pas fini de me surprendre.
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